La lecture du Réel (2/3) : nos sens

Résumé du présent billet : Le rapport que nos sens entretiennent avec le jugement. Ce qui vient vers nous rencontre ce qui vient de nous, qui doit harmoniser les deux pour atteindre au Réel ? La lecture d’une seule face du Réel mène à l’expérience d’une incomplétude.

Gardons les pieds sur Terre et laissons tourner le Soleil

Tenez, sans voir trop loin disons juste deux ou trois choses sur le goût et l’odorat, juste 2 fenêtres sur les 5, 6, 7 ou 12 qu’on peut envisager (ceci dit sans compter le sens de l’humour ni celui du contresens).

Oh, je ne dirai pas ce qu’on lit partout sur l’un et l’autre qui sont les extrémités d’un système nerveux transmettant au grand centre leurs messages passés par le crible d’une chimie qui me dépasse dans une ambiance électronique qu’on nous sert de façon faussement naïve ou psychédélique. Ceci c’est la réalité des uns, c’est l’aspect machine, cela revient un peu à expliquer comment un vide prend forme par une certaine activité, presque aléatoire mais tout de même sacrément structurée, pour nous laisser apprécier une réalité qui serait la somme de signaux électriques sans consistance réelle, sans même un caractère image. Ce sera pourtant avec des images, des représentations que nous nous exprimerons pour dire ce qu’on a perçu si l’on veut être entendu, perçu par autrui.

Alors, juste une ou deux choses sur le goût et l’odorat, les vrais, ceux que vous appréhendez au quotidien, donc sans penser messages, cellules nerveuses, nerfs moteurs ou pas (je me suis déjà étendu là-dessus ici ou et même ailleurs…).

Goût

Que se passe-t-il quand on goûte quelque chose (qui n’est même pas obligatoirement un aliment) ?

On le porte à sa bouche. On referme cette dernière. On triture peut-être la chose pour en éprouver la texture avant de la mâcher si possible pour la déstructurer, la démolir de façon à en extraire une quintessence et être capable de mettre un message (oups) dessus : moelleux sucré avec une point d’acidité, j’aime. Le cas échéant on avale, sinon on a le droit de recracher… Mais on peut aussi avoir développé une approche plus puissante comme ici la question de bouche d’un whisky

L’attaque en bouche correspond aux premières impressions gustatives. Elle permet d’apprécier la texture du whisky qui se traduit de la manière suivante : whiskies secs (tranchants, vifs, charpentés, fermes) ; whiskies gras (crémeux, soyeux, onctueux, moelleux, doux). Les saveurs fondamentales, à savoir, le sucré, l’acide, le salé et l’amer se révèlent également à l’attaque en bouche. A ce stade il sera intéressant de comparer les saveurs gustatives et la palette aromatique initiale. Le milieu de bouche permet d’apprécier l’ampleur, la finesse, la richesse, la complexité, l ‘équilibre et la précision aromatiques. Un whisky linéaire confirme l’attaque en bouche. En revanche si la bouche révèle d’autres saveurs le whisky sera généralement qualifié de complexe. (Source)

Odorat

Jetons maintenant un coup d’œil très rapide à l’odorat. Que se passe-t-il quand on sent quelque chose ?

On peut sentir volontairement (ce tajine est-il au niveau de mes attentes ?) ou pas (oh là, c’est quoi cette odeur ? Ça pue !). Dans le premier cas la source est accessible, dans le second il faut (peut-être) la chercher.

On (re)lira volontiers le texte de Proust où il est question des fameuses madeleines… (dans ce texte on voit jusqu’au lien entre les deux sens du goût et de l’odorat).

Comparons les différences de rapport au Réel que nous entretenons par ces sens

Ou, autrement dit, différencions la dynamique des faits dans notre activité de percevoir sur ces deux plans.

L’idéal serait que je puisse vous laisser exprimer, nous dirions beaucoup, beaucoup de choses à partir de nos propres expériences. Nous ferions même des gestes comme celui de porter à la bouche ou de humer l’air environnant.

On voit dans les  exemples cités très descriptifs que le j’aime/j’aime pas n’a pas grand chose à voir dans l’histoire…. Ce qui compte c’est notre façon de nous lier au monde par ces sens (idem avec TOUS les autres).

Avec l’un, on entre en contact intime, on fait sienne la source, et avec l’autre on reste à distance pour se relier à la source.

L’un nous rattache à une expérience présente, instantanée alors que l’autre fait appel jusqu’à un passé, nous  sortons presque de l’instant présent, voire du lieu.

Goûter c’est tâter l’intime d’une chose, la déflorer, prendre de force ; humer c’est préserver la chose, ne prendre que ce qu’elle donne.

Goûter c’est utiliser un muscle fortement innervé, humer c’est utiliser notre cerveau en direct (le bulbe olfactif est un appendice du cerveau, il n’y a pas de chemin entre le lieu de perception et le lieu de sa représentation).

Goûter c’est aussi toucher, se lier à la forme, humer est plus proche de voir, entendre.

Goûter est très matériel, les substances sont concentrées ; humer est très subtil, les substances doivent être diaphanes (d’ailleurs quand on goûte le voile du palais est même transparent à la subtilité, et manger le nez bouché par un rhume ou les doigts perd tout intérêt au niveau gustatif…).

Goûter devrait être la base du « est-ce bon pour ma santé ? » ; humer doit être à la base du « quelque chose m’attire-t-il ou me repousse-t-il ? »

Chaque sens demande une approche particulière, et c’est à travers un effort volontaire qu’on pousse l’interprétation de la chose observé, d’un détail (différence entre écouter/entendre, regarder/voir, palper/toucher, savourer/absorber, etc.).

L’importance est là ; le Réel nous parle à travers notre façon de nous lier à lui. Il devient un peu stérile d’uniformiser le  »message » offert par le monde en message interne désincarnés fonctionnant tous sur un principe commun.

À force de regarder comment la matière modifie son comportement sous l’effet de nos perceptions, on finit par croire que le Réel extérieur n’a finalement pas de teneur, et que tout cela est le fruit insipide d’une imagination virtuelle.

Oui, oui, je vous assure, c’est un peu le message d’un film comme What the Bleep Do We Know !?  qui se retrouve aux antipodes du tout est matière dans lequel veulent nous baigner les sciences dures.

Le Réel ne sera accessible que lorsqu’on sera capable de faire le tour de tout sans exhaustivité, nous avons donc du chemin à parcourir. Le premier pas est sans doute de s’ouvrir à la divergence des points de vue autour de nos sujets d’études, s’ouvrir pour accueillir l’inconnu qui filtre encore à travers nos expériences.

Il faut travailler en complémentarité entre des domaines qu’a priori tout sépare. Par exemple, les physiciens n’auraient-ils pas à apprendre des biologistes ?…. Ils trouveraient certainement chez eux des enseignements fructueux sur les  »vertus » de la matière ; il n’y a en effet aucune raison que la physique de la matière se targue d’envisager une certaine complétude du monde. Les biologistes savent bien mettre à profit certains points des premiers pour espérer mieux accéder au vivant, il doit en être de même dans l’autre sens…

L’image du monde ne changera sans doute pas beaucoup de celle que nous avons aujourd’hui (ce qui veut dire que nos sens ne vont pas évoluer pour autant), mais notre lien à ses dynamismes serait radicalement transformé, et nos actes deviendraient certainement bien plus pertinents qu’ils ne le sont.

Rappelons que nous transformions le monde jusqu’à hier, et encore presque tout si ce n’est plus (!) encore aujourd’hui, sur la base d’une science essentiellement physique, les sciences naturelles étant, à mon sens en perte de vitesse (un peu comme la chimie qui se centre bien trop à mon sens sur la description atomique).

L’écologie apporte beaucoup d’espoir en ce sens mais elle n’est pas encore une véritable science de l’environnement (ce qu’elle devrait tendre à devenir plus que de la politique, j’espère), et il serait tragique sans doute que la biologie se centre sur la biochimie et la biophysique pour espérer nous guider vers des lendemains moins dramatiques que ceux qui nous attendent et pour lesquels nous devons faire des COP21…

Et l’écologie environnementale doit impérativement se doubler de l’écologie humaine si l’on veut tendre à mettre en première ligne l’amour entre les êtres plus que l’exhibition de leur égo. En se centrant sur la matière à travers la physique, notre monde se centre sur l’individu plus que sur les relations entre individus*.

* les progrès actuels, les derniers aboutissent à faire du social virtuel (réseaux sociaux de faux vrais amis), de la réalité virtuelle (jeux, lunettes, appareils individuels de connexion au réseau, d’écoute de musique, etc… le cinéma publique est devenu la télé familiale puis s’achever sur l’écran individuel !!!) et bientôt des aliments virtuelles (ingérer des protéines, des glucides, des ogm, des nanoparticules, etc.).

Notre œuvre principale en tant qu’humain ne serait-elle pas d’apprendre le vivre ensemble pour l’évolution de chacun ? Certains appellent cela l’amour, non ?…

On pourra compléter ce billet par la lecture de l’ouvrage de Thierry Magnin (prêtre et physicien, recteur de l’Université Catholique de Lyon) L’expérience de l’incomplétude *

*  Avant d’acheter le livre difficilement trouvable aujourd’hui, on peut lire sur le sujet l’article de Jacomino Baptiste, « L’expérience de l’incomplétude de Thierry Magnin. », Le Philosophoire 2/2012 (n° 38) , p. 191-194
URL : www.cairn.info/revue-le-philosophoire-2012-2-page-191.htm.
DOI : 10.3917/phoir.038.0191.

Cette expérience de l’incomplétude pour reprendre les termes de Thierry Magnin m’incite à proposer deux parties à considérer dans notre approche du Réel. Il y a ce qui vient vers nous qui est la part du monde, le Réel, qui rencontre ce qui vient de nous, la construction d’une image non pas du Réel mais d’une réalité. On doit alors forcément se poser la question de l’existence ce qui doit harmoniser les deux pour que la réalité atteigne au Réel.

Ce sera l’exercice du prochain billet…

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