Le double courant du temps (I)

Un matin j’entends Régis Debray quelques seconde. Il parlait d’histoire. Et tac, ça me tombe dessus :

Comment aller vers l’avenir si on pense que c’est le simple enchaînement des faits qui nous porte en avant ?

En fait j’ai toujours pensé le contraire depuis que je pense par moi-même. C’est une évidence, pas la peine de l’évoquer. Et voilà le flash ! Mais si ! Il faut en parler.

Est-ce possible que la chaine se construise d’elle-même avec toujours des maillons différents ?  »Qui » pense le maillon suivant ? Est-il prédéterminé ?…

L’histoire se construit avec le présent, ce que vivent les sociétés ou (et) leurs dirigeants. Mais tout ce monde-là vit individuellement sa propre vie et c’est le mélange des impulsions (plus aisées à produire par les dirigeants qui possèdent l’outil législatif) qui oriente progressivement ce qu’on appelle le progrès d’une part et le développement de l’humain d’autre part (les deux choses ne bien évidemment pas à confondre).

Sur un chemin balisé on va de balise en balise avec l’idée d’aller vers un but mais ce but est rarement la dernière balise:

  • c’est avoir gagné l’extrémité du chemin pour traverser la rivière mais là un monde nouveau s’ouvre peut-être ;
  • c’est être arrivé au sommet de la montagne, était-ce seulement pour pouvoir en redescendre ?

Qu’est-ce qui marque ou imprime les grands points de vie de l’histoire du monde ou simplement d’une biographie ? Le temps est-il linéaire ? Si oui : duquel parlons-nous ? Car n’y en aurait-il pas plusieurs ?

Pour envisager un embryon de réponse à ces questions voyons cela sous deux aspects.

Le progrès

Il est économique, social, sociétal, technologique, etc. et dans tout cela le passé ne vaut que comme expériences vécues, savoirs accumulés, fruits de la démarche intellectuelle… rien de plus. « On tend vers » et au fil du temps qui se déroule dans un sens, celui de l’horloge, on voit très bien qu’il en fait On prévoit, essaie de pressentir, tente de savoir ce qui nous vaut nos aspirations.

Très pragmatiquement parlant, prenons simplement les écrivains de science-fiction… ce n’est pas le passé qui pouvait guider la main de Jules Verne, ni même celle d’Asimov ou de bien d’autre. Leur imagination était-elle aussi bouillonnante que cela à partir simplement de ce qui se passait ou ces auteurs étaient-ils en train de lire, d’interroger le futur, non dans un possible, mais dans un Réel ?

C’est d’ailleurs depuis le boom industriel que les progrès ont commencé à faire rage. Pourtant les sciences naturelles dont la physique et la chimie était né avant sans entraîner l’humanité dans une révolution. Il y a bien eu Les Lumières mais leur démarches n’avaient pas de véritable ambition d’aller de l’avant, les auteurs posaient essentiellement des constats, ils travaillaient sur leur présent en n’imaginant pas qu’ils posaient des bases pour asseoir les proches révolutions sociales et industrielles

Bien sûr nos avancées dépendent de là où on en est mais elles dépendent à peine du présent et en aucun cas du passé. Le passé est ce sur quoi on s’appuie pour tenter de voir plus loin et essayer de deviner dans quelle direction il faut aller. Mais 10 ans plus tard après les perspectives bien des choses sont passées à la trappe… se sont mutées en d’autres choses incroyables à l’époque où on avait envisagé l’avenir.

Aujourd’hui on simule beaucoup… et c’est tragique. Les chiffres, sur lesquels on place ces simulations, sont des entassements de données (vécu, passé) dont on essaie de prévoir la plus grande probabilité en fonction de ce que l’on sait (passé). On croit ensuite ce que ces chiffres nous disent parce qu’on se conforte de l’idée qu’on a pensé (passé) directement…

L’humanité

Ici la question est plus difficile… chacun est concerné. Prenons un seul exemple : on tique aujourd’hui sur le fait qu’une femme publique ait parlé de la France comme un pays de race blanche; elle s’en défend un peu ou on l’en excuse en remontant à une phrase du général De Gaule qui a son époque n’avait pas fait tiquer…

De Gaule est mort en 1970 cela donc 35 ans… et la phrase assassine aurait été produite en 1959, donc il y a 56 ans c’est bien peu ! [voir cet article de Le Monde pour éclaircir le flou autour de cette polémique]

Entre les deux, ce passé et notre présent, il y a un gouffre que tout le monde n’a pas intégré, n’a pas franchi.

Mais regardons de plus près… On plébiscite jusqu’à s’en gargariser l’actualité de certains écrits bien plus vieux que cette histoire de gaulienne, écrit qu’on dépoussière éventuellement pour en garder la quintessence, le fil rouge car on qu’à cette époque passé certains mots ne signifiaient la même chose qu’aujourd’hui, voire sont tombés en désuétude.

La pièce dont il est question dans l’affiche ci-contre a été écrite en 1864… l’écart est déjà plus grand qu’avec De Gaule (qui lui n’a apparemment même pas écrit sa petite phrase… voir article cité).

Et on remonte bien plus loin pour dire que certains textes sont d’actualité, à une époque dont la bienpensance rencontrerait aujourd’hui de violente réaction : l’esclavagisme… de sinistre mémoire par exemple ou les combats de gladiateurs, guère plus glorieux…

Le passé tout aussi intéressant qu’il soit n’a pas pour fruit l’avenir c’est que nous montrent les textes anciens qui sont « encore d’actualité ».

C’est plutôt le devenir qui génère un passé à force de notre cheminement vers lui qui nous aspire.

Nous sommes tirés de l’avant non vers un quelconque prédéterminisme mais quelque chose de profondément enfoui en nous : l’humanité, le fait d’être humain.

Les religions ou des religions, ont tenté de dire que nous étions frères, que la fraternité était parmi les plus hautes valeurs humaines de cœur.

Des humanistes ont tenté d’expliquer que rien ne pouvait entraver la liberté de penser de chacun.

De partout jaillit, depuis l’époque des révolutions sociales, le credo de notre égalité face à la société, notre égalité en droit.

Dans le prochain billet, le cœur du sujet : Le double courant du temps.

 

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