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La démarche goethéenne

Goethe dans la campagne romaine, Tischbein, 1787, Musée Städel, Francfort-sur-le-Main.

Goethe n’a jamais été reconnu comme un scientifique par le communauté éponyme; et pourtant sont action est largement à la hauteur de celle d’autres qui sont entrés dans le club (auto) protégé de la science que je qualifierai ici de galiléenne, ou de newtonienne voire de prométhéenne même si aujourd’hui un nouveau pas a été franchi : la technoscience… qui ne pose plus simplement un regard mais agit en relation avec l’industrie.

Goethe n’a pas été en opposition à Newton, il a parlé d’autre chose, ou plus exactement d’une autre manière de ce qu’il percevait plus que de ce qu’il pensait.

Goethe scientifique c’est  :

  • couleurs,
  • botanique,
  • ostéologie et zoologie,
  • géologie,
  • météo (amorce sur les formes nuageuses).

Une œuvre extrêmement vaste, discutable à certains endroits (comme pour chaque travaux de recherche, même nobelisés…) qui a le grand mérite d’offrir un mode d’approche de la nature unissant le phénomène et ce qu’il suscite de non personnel en son observateur, le concept.

Goethe ne s’impose nulle part même il avait une certaine prétention pour sa méthode. C’est plutôt à nous maintenant de considérer l’apport dans la science de son impulsion et de travailler avec.

Depuis quelques temps je voulais faire une page sur cette démarche goethéenne d’approche des phénomènes du monde physique. Il existe des livres entiers qui en parlent. Il existe aussi ma démarche propre de chercheur alors, je voulais faire un lien entre cette démarche et l’écrit déjà existant, mais jamais rien ne semblait vouloir aboutir de façon suffisamment concise jusqu’à ce que je trouve ce passage dans un site : http://melencolia.net/recherches/index.html

J’en reproduis ci-dessous un extrait relativement synthétique. Mais l’ensemble du travail mérite d’être bien plus largement parcouru.

 

A titre d’illustration de la démarche phénoménologique de Goethe, nous allons essayer d’identifier et de décrire l’enchaînement des trois principales phases de sa méthode d’observation : la phase analytique, la phase imaginative et enfin la phase intuitive.

  • La phase analytique

Il s’agit d’une phase de pure description du phénomène dans tout le détail de sa réalité matérielle, tel qu’il se présente aux sens. Le principe consiste à multiplier les observations, à plusieurs stades de développement ou d’apparition du phénomène (par exemple à différents niveaux de croissance des feuilles d’une plante). Le phénomène doit être considéré non pas dans son mouvement évolutif, mais dans son instantanéité, tel qu’il se présente en détail aux sens à un moment donné, en essayant de faire abstraction de toute conviction ou idée a priori, et en se gardant de toute tendance à introduire immédiatement une interprétation subjective. Ce principe d’observation est relativement similaire au principe husserlien d’époché, de mise entre parenthèses de toute croyance a priori. Nous trouvons d’excellents exemples de mise en œuvre de cette phase analytique dans le Traité des couleurs où Goethe rassemble une quantité impressionnante d’observations et d’expériences de toutes sortes, énoncées dans leur contexte, et où il essaie de retranscrire avec le maximum de détails ce qu’il perçoit sans théorisation ou interprétation d’aucune sorte.

  • La phase d’imagination sensorielle exacte ( « Exakte Sinnliche Phantasie [252]  »)

Cette deuxième phase consiste, à partir d’une succession d’observations réalisée selon la méthode précédente, à intérioriser le phénomène, en essayant de reconstruire par l’imagination le flux sériel dans sa durée et son développement. C’est en ce sens que nous pouvons comprendre la formule de Cassirer déjà citée plus haut :

« La formule mathématique cherche à rendre le phénomène quantifiable, la démarche de Goethe à le rendre visible [253] . »

Goethe s’efforce par exemple de visualiser la naissance et la transformation d’un nœud avec sa feuille type dans la continuité du phénomène de métamorphose, des cotylédons jusqu’au pétale. Il s’agit avant tout de reconstituer les transitions qui n’ont pas été observées lors de la première étape descriptive, et de percevoir le développement, le processus interne dans sa globalité. Nous pouvons y déceler encore une parenté avec la phénoménologie selon laquelle la variation libre par l’imagination subjective est reconnue comme propice au dévoilement de l’essence de l’objet. L’imagination doit être libérée mais dans la stricte limite du phénomène tel qu’il a été observé en détail lors de la première étape.

  • La phase de perception intuitive

C’est cette dernière étape, la plus essentielle et la plus difficile, qui nécessite selon le poète, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le relever, le développement d’un nouvel organe de perception[254] , d’un œil spirituel. Cette étape, qui peut se comprendre comme le pendant scientifique de la véritable inspiration poétique, consiste à utiliser l’intuition pour à la fois combiner et dépasser les différentes étapes précédentes. Il s’agit d’accéder à la réalité organique ou aux lois qui régissent le phénomène afin d’atteindre son type primordial. Ceci signifie tout autant saisir, par exemple, la plante dans ce qu’elle est en tant que manifestation de l’idée mais également tout ce qui est en puissance dans son règne – par exemple toutes ces plantes qui n’existent pas, mais qui seraient « conséquentes » et pourraient exister puisqu’elles suivent le modèle symbolique de l’Urpflanze. C’est une étape essentiellement intellectuelle que Goethe identifie très probablement au troisième mode de connaissance de Spinoza, et qui permet de percevoir le lien entre la forme manifestée et l’essence sous jacente, l’idée du règne. C’est l’étape proprement intersubjective de l’acte de perception, où l’esprit s’ouvre pleinement à l’idée du phénomène qui doit se révéler comme une illumination. Nous en trouvons un exemple significatif lorsque Goethe saisit soudainement la loi partielle de développement des os des mammifères, à la vue des os du crâne du Lido qui lui apparaissent immédiatement comme trois vertèbres transformées. Cette perception intuitive est d’autant plus facilitée, selon le poète, que le phénomène observé est peu éloigné du phénomène primordial, puisque dans ce dernier les formes manifestent pleinement et directement l’idée aux sens.

Il me paraît en outre important de souligner pour éviter toute ambiguïté que ces trois étapes ne se succèdent pas immédiatement à l’occasion de l’observation d’un seul phénomène particulier : le poète doit se confronter à quantités d’observations avant d’être en mesure de passer du premier au second stade, et il doit procéder à plusieurs expériences imaginatives avant d’atteindre l’illumination intuitive de la troisième phase. Nous avons déjà eu l’occasion d’insister sur l’importance que Goethe accorde à la patience et à la multiplication des observations dans le processus de connaissance :

« Aucun phénomène ne s’explique de et par lui-même ; seuls plusieurs pris ensemble et organisés avec méthode finissent par donner quelque chose qui peut avoir quelque valeur pour la théorie  [255] »

Il est alors possible de déceler une étroite correspondance entre ces trois étapes de connaissance et les trois formes d’expression artistique, simple imitation figurative, art allégorique et art symbolique décrites par Goethe dans son essai[256] de 1789. La phase analytique peut être mise en correspondance avec le niveau de connaissance propre à l’art purement concret et figuratif qui se limite aux apparences sensibles. La phase imaginative donne, quant à elle, accès à l’art allégorique, dans la mesure où l’imagination de l’artiste n’est pas encore parvenue, à ce stade, à reconstituer l’unité primitive et objective de la série. Enfin, lorsque l’artiste est parvenu à l’intuition holistique de ce flux sériel, c’est-à-dire à l’identité propre du phénomène, il est à même de l’incarner dans le symbole.

A titre d’illustration de la démarche phénoménologique de Goethe, nous allons essayer d’identifier et de décrire l’enchaînement des trois principales phases de sa méthode d’observation : la phase analytique, la phase imaginative et enfin la phase intuitive.

  • La phase analytique

Il s’agit d’une phase de pure description du phénomène dans tout le détail de sa réalité matérielle, tel qu’il se présente aux sens. Le principe consiste à multiplier les observations, à plusieurs stades de développement ou d’apparition du phénomène (par exemple à différents niveaux de croissance des feuilles d’une plante). Le phénomène doit être considéré non pas dans son mouvement évolutif, mais dans son instantanéité, tel qu’il se présente en détail aux sens à un moment donné, en essayant de faire abstraction de toute conviction ou idée a priori, et en se gardant de toute tendance à introduire immédiatement une interprétation subjective. Ce principe d’observation est relativement similaire au principe husserlien d’époché, de mise entre parenthèses de toute croyance a priori. Nous trouvons d’excellents exemples de mise en œuvre de cette phase analytique dans le Traité des couleurs où Goethe rassemble une quantité impressionnante d’observations et d’expériences de toutes sortes, énoncées dans leur contexte, et où il essaie de retranscrire avec le maximum de détails ce qu’il perçoit sans théorisation ou interprétation d’aucune sorte.

  • La phase d’imagination sensorielle exacte ( « Exakte Sinnliche Phantasie [252]  »)

Cette deuxième phase consiste, à partir d’une succession d’observations réalisée selon la méthode précédente, à intérioriser le phénomène, en essayant de reconstruire par l’imagination le flux sériel dans sa durée et son développement. C’est en ce sens que nous pouvons comprendre la formule de Cassirer déjà citée plus haut :

« La formule mathématique cherche à rendre le phénomène quantifiable, la démarche de Goethe à le rendre visible [253] . »

Goethe s’efforce par exemple de visualiser la naissance et la transformation d’un nœud avec sa feuille type dans la continuité du phénomène de métamorphose, des cotylédons jusqu’au pétale. Il s’agit avant tout de reconstituer les transitions qui n’ont pas été observées lors de la première étape descriptive, et de percevoir le développement, le processus interne dans sa globalité. Nous pouvons y déceler encore une parenté avec la phénoménologie selon laquelle la variation libre par l’imagination subjective est reconnue comme propice au dévoilement de l’essence de l’objet. L’imagination doit être libérée mais dans la stricte limite du phénomène tel qu’il a été observé en détail lors de la première étape.

  • La phase de perception intuitive

C’est cette dernière étape, la plus essentielle et la plus difficile, qui nécessite selon le poète, ainsi que nous avons déjà eu l’occasion de le relever, le développement d’un nouvel organe de perception [254] , d’un œil spirituel. Cette étape, qui peut se comprendre comme le pendant scientifique de la véritable inspiration poétique, consiste à utiliser l’intuition pour à la fois combiner et dépasser les différentes étapes précédentes. Il s’agit d’accéder à la réalité organique ou aux lois qui régissent le phénomène afin d’atteindre son type primordial. Ceci signifie tout autant saisir, par exemple, la plante dans ce qu’elle est en tant que manifestation de l’idée mais également tout ce qui est en puissance dans son règne – par exemple toutes ces plantes qui n’existent pas, mais qui seraient « conséquentes » et pourraient exister puisqu’elles suivent le modèle symbolique de l’Urpflanze. C’est une étape essentiellement intellectuelle que Goethe identifie très probablement au troisième mode de connaissance de Spinoza, et qui permet de percevoir le lien entre la forme manifestée et l’essence sous jacente, l’idée du règne. C’est l’étape proprement intersubjective de l’acte de perception, où l’esprit s’ouvre pleinement à l’idée du phénomène qui doit se révéler comme une illumination. Nous en trouvons un exemple significatif lorsque Goethe saisit soudainement la loi partielle de développement des os des mammifères, à la vue des os du crâne du Lido qui lui apparaissent immédiatement comme trois vertèbres transformées. Cette perception intuitive est d’autant plus facilitée, selon le poète, que le phénomène observé est peu éloigné du phénomène primordial, puisque dans ce dernier les formes manifestent pleinement et directement l’idée aux sens.

Il me paraît en outre important de souligner pour éviter toute ambiguïté que ces trois étapes ne se succèdent pas immédiatement à l’occasion de l’observation d’un seul phénomène particulier : le poète doit se confronter à quantités d’observations avant d’être en mesure de passer du premier au second stade, et il doit procéder à plusieurs expériences imaginatives avant d’atteindre l’illumination intuitive de la troisième phase. Nous avons déjà eu l’occasion d’insister sur l’importance que Goethe accorde à la patience et à la multiplication des observations dans le processus de connaissance :

« Aucun phénomène ne s’explique de et par lui-même ; seuls plusieurs pris ensemble et organisés avec méthode finissent par donner quelque chose qui peut avoir quelque valeur pour la théorie  [255] »

Il est alors possible de déceler une étroite correspondance entre ces trois étapes de connaissance et les trois formes d’expression artistique, simple imitation figurative, art allégorique et art symbolique décrites par Goethe dans son essai [256]  de 1789. La phase analytique peut être mise en correspondance avec le niveau de connaissance propre à l’art purement concret et figuratif qui se limite aux apparences sensibles. La phase imaginative donne, quant à elle, accès à l’art allégorique, dans la mesure où l’imagination de l’artiste n’est pas encore parvenue, à ce stade, à reconstituer l’unité primitive et objective de la série. Enfin, lorsque l’artiste est parvenu à l’intuition holistique de ce flux sériel, c’est-à-dire à l’identité propre du phénomène, il est à même de l’incarner dans le symbole.

Yves-Marie L’HOUR

Merci à lui pour le travail colossal produit (et pour son action artistique)

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Par Patrick ROUSSEL

Conseiller en écologie, chercheur goethéen et enseignants.

6 réponses sur « La démarche goethéenne »

hello,
J’ai beaucoup apprécié cette manière extérieur au sujet du prendre part ! !
Cette question des couleurs et de leur psychologie si on peut le résumer assez de mots et pour moi quelque chose de primordial, c’est le début des choses , C’est tout l’expression que la philosophie essaye de montrer entre les choses (le sujet) et son histoire (l’objet sensible)
Nous reparlerons de cela plus tard, lorsque mon projet sera arrivé à maturité, si tant est…
Merci’ssss à vous
Portez vous bien
Olivier

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