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Science ou connaissance ?…

(texte publié le 18 octobre, remis à cette date suite à un piratage exigeant la réinstallation complète du blog !)

Origine du mot science

On lit souvent :

Le mot science vient du latin « scientia«  (traduction choisie par Boèce pour traduire le mot grec épistémè signifiant « savoir« . La racine de scienta est « scire« , qui veut dire aussi « savoir« ).

C’est certainement vrai si l’on en croit les dictionnaires ou textes sur l’étymologie [réf. parmi d’autres], il n’y a rien à redire ; mais on peut aussi se demander ce qu’il en était avant le latin, et donc d’où vient scire… qu’on retrouve curieusement dans le mot  « scier« , ce scire que Boèce a choisi pour illustrer le savoir.

Et bien le mot science commence étymologiquement par la racine indo-européenne « skei » [réf.] qui signifie  » couper « , « séparer », « scinder ». On retrouve effectivement aussi cette racine dans scie, secteur, section, disséquer.

 

De la science à la connaissance

Scienta scire, c’est bien pour l’observation neutre, impartiale : c’est bien de savoir se couper de ce qu’on observe. Mais quand on rapporte au labo une expérience de la nature pour l’étudier, on la coupe de son milieu d’expression et on se coupe en même temps de ce milieu. Cela suffit-il encore aujourd’hui alors qu’on comprend lentement que l’humanité doit se sentir concernée pour mieux savoir ce qui est à faire ou pas, c’est-à-dire qu’elle n’est pas coupée de son milieu ?

En allant plus loin que le savoir, le regard extérieur sur les choses du monde, on pourra peut-être éviter de nous installer dans des faits qui n’ont rien d’anodins mais se montrent très vite problématiques : il aurait fallu que l’on perçoive immédiatement la problématique !

Pour cela il faut gagner l’accès à une pleine et véritable connaissance, connaissance tirée du site de manifestation.

La pensée analytique (et cervicale [réf1 réf2 de mon propre blog]) a vécu pour notre plus grand bien certainement, mais elle atteint ses limites et la science devient technologique sous la forme contemporaine de la technoscience. Mais on ne peut plus aujourd’hui se contenter de se couper de la réalité, on doit y adhérer, aller avec, on évoluera alors en accord avec elle car nous nous sentirons directement concernés par elle. C’est ce que veut dire connaître (étymologiquement « naître avec »…).

À travers la connaissance on ne se contente plus d’être spectateur, on devient acteur. Le « je » n’est plus seul, il devient directement concerné par le « tu » qu’il approche. C’est une conclusion à laquelle arrive lentement la physique la plus poussée, la plus désincarnée qui soit : la physique quantique (le premier à avoir osé formuler de telles choses était W. Pauli (1900 – 1958) me semble-t-il, mais cela avait-il été reçu positivement ? Apparemment non…).

J’ai manifesté quelques fois des réactions épidermiques quant à l’œuvre de cette physique quantique, quant à l’abstraction dans laquelle elle doit se plonger dans sa quête pour atteindre un jour à une explication du réel (à propos duquel elle perçoit aujourd’hui qu’il est impossible d’y parvenir) ; cette abstraction la rend presque autoritaire en la matière (c’est le cas de le dire) puisqu’elle gère le monde d’un infini à l’autre dans sa face matérielle, ignorant la possibilité d’une autre face, ou d’autres faces, moins objectives (voici déjà une première raison de voir les limites de perspective d’accéder un jour au Réel via la science quantique).

Pour ma part, elle ne me parle pas… je veux dire que la physique quantique se centrant sur elle-même pour dire ce qu’elle a à dire (et qui est génial, convenons-en) ne me fascine pas. Elle ne me parle pas car son jargon déshumanisé rend presque tout ce qu’elle touche comme irréel alors que l’expérience commune de tout un chacun est bien que le notre monde, humanisé ou non, est … réel, dans le sens de concret, même s’il ne correspond pas à une description officielle de ces composants physiques qui au final le recouvre d’un visage théorique plutôt que sensible.

La physique quantique a déchosifié la matière, ce qui est sans doute une bonne… chose. Pour cela elle a évanoui l’atome de Démocrite revu par Aristote sous la forme de jeu de forces et de champs, mais elle cherche trop maintenant à tout bâtir sur la quintessence à laquelle ses réflexions l’ont menée, car ces forces et ces champs sont seulement les fruits qui sont nés de l’idée de l’atome.

[(Démocrite) croyait que la matière était composée de vide, qu’elle était discontinue et que l’unité de la matière était indivisible. Ensuite est venu Aristote qui, contrairement à son prédécesseur, croyait que la matière était continue et qu’il n’y avait pas de vide. Selon lui, la matière provenait des 4 éléments soit: la terre, le feu, l’eau et l’air.] [réf]

1) Regard sur le passé qui a construit aujourd’hui

La physique du XIXe siècle a tenté de voir plus clair que les simples préjugés de nos premiers philosophes qui étaient aussi de fait les premiers scientifiques. Son pouvoir analytique est alors devenu immense, si immense que l’on ne voit plus que ce qui est au bout de la lorgnette modernisée  (télescope non terrestres, étude des lumières X, UV, IR, et ondes radio, etc., simulation mathématique des mécanismes du vivant, microscopie électronique, accélérateurs de particules) et qu’on croit tenir le bon bout. C’est un voyage merveilleux, mais utopique !

À l’époque où se préparait le germe de la future mécanique quantique, un homme seul, qui n’était pas du monde la science mais de celui des arts (plus particulièrement la littérature), prit parti de comprendre par lui-même le monde sans passer par la case départ de la formation scientifique ; il agit en tant que scientifique autodidacte.

Son nom : Johan Wolfgang Von Goethe (1749 – 1832) [réf] dont l’ambition semblait davantage être de connaître plus que de savoir.

Quelques décennies après sa mort, un homme à la formation scientifique, seul aussi, allait reprendre, sous tutelle des autorités viennoises d’alors, l’immense trésor scientifique accumulé par Goethe. Il s’agit de Rudolf Steiner, un penseur fin XIXe siècle début du XXe siècle.

Steiner [*] a beaucoup communiqué le fruit de ses démarches par des conférences, sur toute une palette de sujet. Il ne s’est pas étendu (à ma connaissance) spécialement sur la tournure que prenait le sujet de l’atome à son époque ; mais à propos de la connaissance il a formulé la chose ainsi et de manière sans doute totalement inattendue :

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Il ne s’agit pas de croire Steiner plus que la science moderne, ni l’inverse, mais de considérer d’une part ce que dit la science moderne, et d’autre part ce qu’a dit Steiner (il y a un siècle mais qui est plus ou moins travaillé encore aujourd’hui) moins sous forme de résultats ou d’affirmations que de pistes à suivre voire d’esprit dans lequel se placer pour approcher le monde.

2) Regard sur aujourd’hui qui cherche comment bâtir demain

À mon humble avis, le monde de demain ne peut se construire sur des a priori ou des postulats, mais sur une observation continue et constamment renouvelée des phénomènes de la nature au fur et à mesure que l’humain lui-même évolue (socialement, spirituellement et intellectuellement, vitalement et, dans une mesure moindre, physiquement).

Les apports cognitifs du rationalisme matérialiste issus de l’orthodoxie scientifique ne sauraient être pris comme des éléments définitifs posant la seule base fiable (des acquis) de notre savoir de demain à propos de la nature sans devoir être remis en cause par les effets qu’ils produisent :

  • en nous (on se sent en désaccord ou on accorde crédit à ceci ou cela sur une simple impression, une idée qui nous semble plus satisfaisante, plus crédible que les autres, mais que nous n’avons pas moyen de soutenir),
  • sur nous (environnement électromagnétique, OGM, pesticides, COV, stress économique, stress de la vie courante,  etc. qui sont des faits pour certains desquels on est en droit de se garder, pour certains autres où le principe de précaution devrait s’imposer, ou pour d’autres encore dont on connaît largement les risques qu’ils nous apportent.)

En fait la question existentielle d’aujourd’hui devrait s’approcher de celle-ci :

Qui fait le plus avancer les choses de la civilisation qui la concerne au plus haut chef pour la vie et la pérennité de ses membres : le politique, le peuple, le nobélisé, l’hérétique, le penseur, etc. ?

Faut-il bannir ceux qui voient plus loin, ou d’une autre manière, les lanceurs d’alertes qui appuient du doigt sur ce qui par ailleurs voudrait rester  »détail », ceux qui sont en avance sur leur époque ?

Faut-il rejeter toute impulsion au prétexte que son discours n’est pas audible par une quelconque autorité en place (académisme) même si cette place est totalement justifiée dans l’idéal (garantie du sérieux, caution des intentions – hum !… -) ?

Quelle place doit-on laisser au peuple qui est celui qui vit et fait vivre dans le choix des orientations scientifiques et technologiques ?

Pour ma part, je me dis que je ne devrais pouvoir critiquer ou commenter que ce qui touche à ce que je cultive, ou seulement avec des arguments d’époque (se remettre dans l’esprit du XVIIe pour critiquer Newton, dans celui du XIXe pour critiquer Goethe, etc.). À défaut, j’interroge, ou je repasse par le stade de l’expérience (quand c’est possible dans la limite faible de mes moyens).

Une science évoluant dans un cadre donné par sa définition peut-elle être revue par des arguments qui lui sont étrangers ? Certainement que non. Et donc plus on restreint un champ d’investigation plus on s’approche des certitudes en ce qui le concerne. Mais quid alors de ce que ce champ touche en dehors de lui-même ? (Par exemple : la biochimie qui étudie la chimie des organismes vivants ne devrait pas, au prétexte qu’elle est plus pointue, se risquer à définir le vivant plus que le fait la biologie.)

Par contre l’élément expérimental qui, lui, ne dépend pas obligatoirement de la science définie doit être vu comme la seule base fiable commune de la connaissance dans une sorte d’infinition de celle-ci…

Aujourd’hui, un homme après une longue vie de recherche est arrivé à proposer un mot quasi protocolaire concernant l’étude des phénomènes : l’accueil ; « nous devons accueillir les phénomènes » nous dit-il, avec humilité rajouterai-je volontiers. Cet homme s’appelle André Faussurier (maître de conférence à l’UCLyon jusqu’en 1983 et toujours en recherche expérimentale).

Pour accueillir tout ce qui n’est peut-être pas entré dans l’expérience, forcément limitée et cadrée, pour accueillir ce qu’on n’a pas  »pris », »jugé utile »,  »retenu » de l’expérience afin d’aller vers une description du phénomène, il est important de pratiquer autrement que la méthode actuelle qui resserre le cadre.

Si le chercheur lie entre elles une certaine plénitude de l’expérience à la sienne, il va de soi qu’il s’ouvrira à d’autres choses que s’il œuvre dans une limite sélective, réductrice car dans un esprit trop précisé.

À travers une perception ouverte filtre tout un contenu qui fait partie du Réel mais pas de l’apparence. Au- delà de cette perception, ce n’est pas une analyse construite et conduite avec rigueur qui peut avoir la mobilité nécessaire pour atteindre à l’arrière-plan. L’accueil du phénomène doit donc être accompagné d’une patiente attitude méditative, écoute silencieuse de ce qui résonne autour du phénomène. Ainsi, le jugement descriptif final (qu’on appelle, d’ordinaire et de manière plus définie, définitive, la conclusion) contiendra non seulement l’aspect extérieur, superficiel du phénomène, mais aussi sa relation à l’être.

Pourrions-nous parler de médiation phénoménale (ce dernier mot étant pris en son sens philosophique) ? Cette « méthode » implique beaucoup de confiance et aussi bien plus d’objectivité qu’on pourrait croire car l’objectivité atteinte est une objectivité concernée (mais non pas en attente de quoi que ce soit).

Il ne s’agit pas de jeter une pierre

« Il faut penser autrement… que par l’analyse logique et l’expérience persécutrice (et donc réductrice) qui en découle. » disais-je ailleurs (billet Utilise-t-on notre cerveau ?), mais quelle science aujourd’hui ouvre cette possibilité nouvelle d’approcher le monde (celui de la nature car celui des particules et celui du fond cosmologique ou de la genèse stellaire ne nous concernent que pour l’intérêt cognitif qu’ils représentent, mais nous n’avons rien à en attendre pour changer notre façon d’être.

La seule science véritablement ouverte qui existe aujourd’hui en étant capable de s’approcher au plus près de la connaissance (scientifique) est l‘écologie (au sens non politique du terme s’entend). Elle est la seule qui relie en un tronc commun une foultitude de domaines jusque-là étrangers les uns aux autres dans leur spécialisation (d’autant plus que l’écologie est une science évidente des relations !), la seule qui regarde l’environnement. Mais elle est jeune, très jeune… et si elle prend en compte l’environnement, elle le voit encore bien trop comme une chose extérieure (ce qui semble en accord avec la définition du mot) à une humanité qui heureusement se sent déjà concernée.

Ce que cherche l’écologie à mettre en place recouvre justement des connaissances multipartites ; et pour atteindre à une connaissance (que l’on pourrait qualifier de productive par différence avec la connaissance d’ordre philosophique) ne devrions-nous pas associer des personnes spécialistes de leur matière (ce qui est le cas des observateurs chercheurs actuels) à d’autres sachant garder une vision plus globale, archétypale, apportant une couverture plus large des faits, travaillant sur l’arrière-plan fondamental dans une écoute méditative et gardant un contact étroit avec le monde de la nature, nature où s’exprime le vivant ? Cela nous permettrait sans aucun doute d’éviter le gouffre de la technoscience qui deviendrait ainsi, non un espace de perte, mais simplement un lieu de ressources parmi d’autres.

Le point de départ de la connaissance de demain ne saurait être que le lien, la rencontre entre le sujet et l’objet qui évoluent dans un milieu commun (écologie…) ; et sans vouloir plaider pour un argument plutôt qu’un autre je pense que l’amour comme perspective de connaissance, parce qu’on est concerné, vaut mieux que l’expérience en pensée qui peut relever d’une littérature de science fiction.

Mais dans tous les cas, ne jetons pas la pierre (Stein en allemand) ni à Steiner (qui fut le grand-père de l’agriculture biologique entre bien d’autres choses) ni à Einstein (qui fut le petit fils de l’expérience de pensée, et le père de la relativité des choses)…

A+ pour d’autres réflexions ou informations.

 

Complément de lecture (plus légère…) : http://hihaho58.blogspot.fr/2012/12/triade-de-zenitude-pour-assiette.html

Note :

* Steiner (1861- 1925) est apparemment considéré (aujourd’hui) par l’orthodoxie rationaliste scientifique comme un pseudo-scientifique (image perçue à travers des forums aux apparences  »sérieuses » qui reçoivent généralement mal les arguments des internautes qui lui font références, ou sur des sites aux allures plus partisanes que sincères).

Ce qu’il dit s’accorde parfois très mal avec la réalité décrite aujourd’hui, et d’autrefois ne s’accorde pas du tout tant ses considérations sont étrangères aux concepts que forge la science moderne. Mais existe-t-il une raison de dénigrer un penseur qui a embrassé dans sa recherche une globalité du monde, une unité, sous prétexte d’une part qu’il n’avait pas la stature d’un scientifique, dit-on, et qu’il a dit des choses qui semblent un peu bancales ou limites (généralement dans des écrits réalisées à partir de conférences, écrits non revus par l’auteur) et d’autres où nous avons du mal à comprendre ce qu’il voulait transmettre, qui n’entrent pas dans notre forme de pensée ? [retour au texte]

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Par Patrick ROUSSEL

Conseiller en écologie, chercheur goethéen et enseignants.

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